Lafarge en Syrie, une vraie honte

Lafarge en Syrie, une vraie honte

Le cimentier français a maintenu son usine à Jalabiya malgré les risques encourus et la présence de l'Etat islamique. D'anciens employés du site témoignent auprès du magazine libération des nombreux kidnappings. Des comptes rendus réguliers ont pourtant alerté la direction.

Ce 18 septembre 2014, l’Etat islamique mène une nouvelle offensive contre les Kurdes dans le Nord de la Syrie. Le téléphone sonne, Jarir Yahyaalmullaali répond. Il est alors salarié de Lafarge et se trouve de l’autre côté de la frontière avec sa famille réfugiée en Turquie. Au bout du fil, la cimenterie de Jalabiya, située entre Kobané et Raqqa, au cœur des combats. «Mon responsable m’explique qu’ils ont besoin de moi à l’usine et me demande de venir tout de suite, se souvient-il. Sur la route, j’étais le seul à aller dans ce sens, je voyais toutes les voitures qui fuyaient le pays. C’était très angoissant, mais la direction nous assurait que l’usine était en sécurité.» Malgré la situation chaotique, la cimenterie carbure de nouveau après quelques semaines d’arrêt. Dans un mail envoyé le même jour depuis Paris, Frédéric Jolibois, fraîchement nommé responsable de la filiale de Lafarge en Syrie (LCS), envoie ses consignes et paraît totalement déconnecté du danger qu’encourent les salariés. Dans son message, le dirigeant ordonne de «garder un minimum d’employés», de «préparer des matelas, de la nourriture, de l’eau, du sucre» et «si les affrontements arrivent à l’usine, déplacer les équipes dans les tunnels et attendre». Sur place, les tirs se rapprochent et des explosions ont lieu à quelques kilomètres de l’usine mais aucun plan d’évacuation n’est mis en œuvre par la direction. Dans la nuit, Jarir et la trentaine d’employés présents se sauvent finalement en catastrophe alors que les combattants de l’Etat islamique s’apprêtent à attaquer l’usine. Cette scène cauchemardesque achève trois années au cours desquelles Lafarge, leader mondial des matériaux de construction, a maintenu coûte que coûte son activité en Syrie.

L’entêtement de la multinationale dans ce pays en pleine guerre civile entre 2011 et 2014 est au cœur d’une enquête judiciaire ouverte en octobre 2016 après des révélations du journal le Monde sur le financement par Lafarge – qui a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim – de plusieurs groupes armés, dont l’Etat islamique, et d’une plainte de Bercy pour «relations financières illicites entre la France et la Syrie». Début décembre 2017, les deux directeurs successifs de la filiale syrienne – Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois –, ainsi que Bruno Lafont, ancien PDG du groupe, Christian Herrault, ex-directeur général adjoint, Eric Olsen, ancien DRH et Jean-Claude Veillard, ancien directeur sûreté du groupe, ont été mis en examen pour «financement d’entreprise terroriste». Des versements à des groupes armés terroristes ont effectivement été établis par un rapport d’expertise interne, confirmé depuis par les recherches des enquêteurs. Mais les juges travaillent encore sur plusieurs transactions suspectes dont le total dépasse les 15 millions de dollars. Outre le financement terroriste, les six anciens responsables de Lafarge sont également poursuivis pour «mise en danger de la vie d’autrui». Une infraction qui vise directement les risques auxquels ont été exposés les salariés. A travers les récits exclusifs de plusieurs anciens employés syriens et la publication de nouveaux documents confidentiels de l’entreprise, Libération retrace l’insistance de Lafarge pour maintenir l’activité de son usine. Au péril de la sécurité de ses salariés ?

Une usine inaugurée un an avant la guerre
C’est en 2008 que la multinationale se positionne sur le marché syrien avec le rachat d’Orascom, une société égyptienne alors propriétaire de l’usine de Jalabiya. Avec un investissement colossal de 600 millions d’euros sur la seule usine syrienne, Lafarge vise une rentabilité de long terme. Après plus d’un an de travaux, la cimenterie équipée de machines ultramodernes est inaugurée en grande pompe en octobre 2010. Comme de nombreux autres employés originaires de toute la Syrie, Jarir Yahyaalmullaali, Hussam Hilal, Nidal Wahbi, Ahmed et Amar (1) s’installent dans la région de l’usine avec leur famille. La plupart dans la ville de Manbij, à 65 kilomètres de l’usine. «A l’époque, on avait l’image d’une entreprise respectable, internationale, avec de bonnes conditions de travail et des dirigeants honnêtes. Ils étaient connus pour communiquer sur les mesures de sécurité très strictes», se remémore Ahmed avec amertume.

Un an plus tard, la guerre civile éclate en Syrie et pendant trois ans, la situation va s’aggraver jour après jour, sans que Lafarge se décide à évacuer son usine de Jalabiya. «Au début de la guerre, je pensais que Lafarge allait démonter les installations de valeur et nous mettre à l’abri en indemnisant les salariés. Mais au lieu de ça ils nous ont fait miroiter que la situation allait s’améliorer», reproche aujourd’hui Jarir Yahyaalmullaali. Les notes issues des comités sûreté de l’entreprise permettent d’appréhender cette escalade de la violence à laquelle ont été exposés quotidiennement les salariés. Dès le 20 décembre 2011 un compte rendu informe qu’un «camion de ciment a été pris sous le feu lors d’une attaque d’un poste de contrôle militaire». Dans la synthèse suivante, datée de février 2012, on apprend qu’un enlèvement a eu lieu : «Le conducteur aura été détenu toute la journée.» Tandis que quelques jours plus tard, «deux employés ont été pris dans une attaque alors qu’ils étaient sur un point de contrôle à l’entrée d’Alep». En avril 2012 : «Fusillade entre les forces de sécurité et des personnes non identifiées, à 15 km à l’est de l’usine.» Et le suivant, déjà fataliste : «Le développement d’une économie de la violence est évident : pillage, trafic d’armes, racket, kidnapping… Il n’y a pas de signe d’amélioration à attendre à moyen terme.»

Les routes menant à l’usine représentent le plus gros danger pour les salariés. Nidal Wahbi devait, lui, faire le trajet depuis Alep, un axe particulièrement exposé. «A l’été 2012, ma voiture a été visée par un sniper à la sortie de la ville d’Alep. Puis, une autre fois, un groupe s’est caché au bord d’une route. Ils sont sortis par surprise avec des armes, on ne s’est pas arrêtés, ils ont alors tiré en notre direction», raconte, encore, la peur dans les yeux, Nidal Wahbi, ancien responsable des ressources humaines de l’usine et aujourd’hui réfugié en Turquie. Il poursuit : «La région de l’usine était devenue un endroit où il n’y avait plus de lois. Cinq ou six personnes pouvaient prendre des armes et essayer de se faire de l’argent en coupant la route à des voitures.»

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