Jerusalem vu par un expert du conflit

Jerusalem vu par un expert du conflit

Souvent invitée du plateau TV "C DANS L'AIR", Agnes Levallois s'est livrée à une interview autour de la question de Jerusalem, capitale d'Israel. Interview accordée à paris-normanide.fr


Spécialiste du Moyen-Orient, enseignante à l’ENA et à Sciences Po, Agnès Levallois analyse les conséquences de la décision américaine de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Elle évoque également l’avenir du conflit israélo-palestinienet la possibilité historique pour l’Europe de jouer enfinun rôle déterminant.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump est-elle un énorme coup de tonnerre ou une péripétie dans l’histoire du conflit israélo-palestinien ?

Agnès Levallois : « C’est bien plus qu’une péripétie. Ça signifie d’abord que la première puissance internationale bafoue le droit international. Ce qui est très problématique dans la mesure où la communauté internationale, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, a justement décidé de mettre en place un système destiné à éviter les conflits. Ce système fonctionne notamment avec l’adoption de résolutions par les Nation Unies, dont la résolution 242, qui dit que les territoires de la région ne peuvent être acquis par la force, et qui a été votée à l’époque par la majorité du Conseil de sécurité, dont les États-Unis. Ces mêmes États-Unis qui viennent de brutalement remettre en cause tous ces engagements. Cela pose la question de la crédibilité de cette puissance, qui exige par ailleurs pour d’autres conflits le respect des résolutions onusiennes. »

« LA SITUATION EST TOTALEMENT BLOQUÉE »

Cette annonce constitue-t-elle un point de non-retour ?

« La question qui se pose est la suivante : comment peut-on envisager une reprise des négociations entre Israéliens et Palestiniens alors que les Américains viennent de donner un avantage qualitatif et quantitatif absolument majeur à l’une des deux parties ? »

Comment convaincre les Palestiniens alors que Trump a clairement penché du côté d’Israël ? Cela ne condamne-t-il pas la mission officieuse menée par la diplomatie américaine pour parvenir à un accord de paix ?

« Trump, une fois élu, avait dit que de toute façon il allait régler cette question, qui n’était finalement pas si compliquée que ça. Mais sa stratégie est absolument incompréhensible, à moins de considérer que cette décision obéit plus à des raisons de politique intérieure qu’à une stratégie diplomatique, par exemple en voulant peser sur l’élection sénatoriale en Alabama, ce qui a d’ailleurs fini par échouer. La seule solution aurait été de reconnaître dans le même temps Jérusalem-Est comme la capitale palestinienne. Cela aurait mis tout le monde au pied du mur et forcé les discussions. Pour le moment, Trump a confié à son gendre Jared Kushner le soin de proposer un plan de paix, mais il n’y a aucune ligne directrice visible. »

N’est-ce d’ailleurs pas incongru de confier une telle mission à quelqu’un qui n’a d’autre légitimité que d’être le gendre du président des États-Unis ?

« Oui, mais c’est, là encore, à l’image de Trump, qui se méfie de tout et de tout le monde. Il reste aujourd’hui 60 % des postes d’ambassadeurs américains à pourvoir dans le monde, tout ça parce que le président estime que les diplomates ne servent à rien et que lui va régler tous les problèmes du monde...

Le fait de confier à son gendre un dossier aussi explosif entre dans cette logique. Et ça envoie un signal très problématique, puisqu’on sait bien que Jared Kushner est proche des colons israéliens et de leurs représentants au gouvernement. Or, la colonisation est le principal obstacle à toute relance du processus de paix. La situation est donc totalement bloquée en raison de l’affichage du parti pris de la Maison-Blanche. »

Que change cette décision au sein du monde arabe ? On entend notamment dire qu’elle va contribuer à solidifier la communauté chiite autour de l’Iran.

« Jérusalem étant le troisième lieu saint de l’Islam, il s’agit là d’une question qui, traditionnellement, mobilise l’ensemble du monde musulman. Alors que de nombreux pays arabes étaient occupés par ces soulèvements populaires, les Iraniens sont les seuls à avoir continuellement défendu les droits des Palestiniens. L’Iran a donc capitalisé sur cette question, en se posant comme le seul pays musulman à vraiment s’intéresser au sort des Palestiniens. Cela va poser un problème à l’Arabie Saoudite, qui ne peut pas laisser le leadership de la défense des droits des musulmans à son principal ennemi. »

« L’EUROPE PEUTJOUER SA CARTE»

Cette « diversion » créée par l’affaire de Jérusalem peut-elle aider Benyamin Netanyahou à se sortir de la crise dans laquelle il est englué ?

« À court terme, ça peut le renforcer, puisqu’il est en mesure de revendiquer un succès considérable, quelque chose qu’aucun autre premier ministre n’a jamais obtenu. Mais à moyen terme, il faut que d’autres pays majeurs rejoignent la position américaine. Si ce n’est pas le cas, je ne pense pas qu’il puisse capitaliser longtemps sur cette décision. Et les difficultés resurgiront. D’autant qu’une majorité d’Israéliens ne voit sans doute pas là une avancée considérable, mais plutôt un gage d’instabilité et finalement un obstacle sur la route de la paix. »

Qui apparaît aujourd’hui en mesure de relancer les discussions entre les deux parties ?

« Dans la mesure où les États-Unis se sont mis hors-jeu vis-à-vis des Palestiniens, il y a incontestablement une carte à jouer pour l’Europe. Si l’Allemagne et la France avaient le courage politique suffisant, il y aurait une possibilité. L’Europe soutient l’autorité palestinienne d’un côté et entretient de l’autre des relations culturelles, financières et commerciales très importantes avec Israël, ce qui devrait lui permettre de prendre sa place dans une situation aussi bloquée. C’est une carte difficile à jouer, compliquée, mais si l’Europe et la France pouvaient prendre la main sur ce dossier, ce serait un acte courageux et utile pour ramener un peu de stabilité au Proche-Orient. »

Finalement, alors que le conflit est enlisé depuis des décennies, comment peut-on sortir de ce statu quo ?

« Il n’y a en fait pas de statu quo. Pour bien comprendre, il faut revenir aux accords d’Oslo, signés en 1993. Ceux-ci prévoyaient une période de cinq ans au cours de laquelle les parties devaient travailler à la conclusion d’un accord de paix.

La condition posée était que la situation sur le terrain devait être gelée pendant cinq ans. Mais cette situation n’a cessé d’évoluer puisque la colonisation ne s’est jamais arrêtée. Quand on compare les cartes de 1993 et d’aujourd’hui, on voit bien que ce qui pouvait devenir un état palestinien à l’époque a été complètement grignoté par les colonies. La partie israélienne pratique la politique du fait accompli. Avec les colonies, le mur et aujourd’hui la décision américaine de reconnaître Jérusalem, Israël n’a aucun intérêt à reprendre des discussions puisqu’il obtient petit à petit tout ce qu’il voulait à la base. C’est toute la difficulté qu’il y a aujourd’hui à essayer de relancer le processus de paix. »

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